Adya et Otto Van Rees peintres de la modernité

Gilbert
Façade actuelle du Bateau-Lavoir (11 bis place Émile-Goudeau), reconstruite. C’est ici que le couple vécut au cœur de l’avant-garde.

Au début du XXe siècle, alors que Paris bouillonne d’expérimentations et que l’Europe bascule dans la modernité artistique, un couple d’artistes néerlandais s’impose discrètement mais résolument au cœur des avant-gardes. Adya van Rees-Dutilh (1876-1959) et Otto van Rees (1884-1957) ne figurent pas toujours en première ligne des manuels d’histoire de l’art. Pourtant, leur parcours croise celui de Picasso, Braque, Mondrian, Van Dongen ou Arp. Ils ont participé à l’émergence du cubisme, introduit le collage à Zurich et contribué à l’avènement du Dada. Leur histoire est celle d’une modernité vécue de l’intérieur, faite de recherches formelles, de voyages et d’une collaboration artistique constante.

Une rencontre artistique et une vie nomade

Vue aérienne du Musée de Montmartre et de ses jardins, où se tient jusqu’au 13 septembre 2026 la première rétrospective française consacrée à Adya et Otto van Rees.

Adya Dutilh naît en 1876 à Rotterdam dans une famille bourgeoise d’origine protestante. Elle suit une formation sérieuse à l’Académie Blanc-Garin de Bruxelles, l’une des rares institutions ouvertes aux femmes. Otto van Rees, de huit ans son cadet, voit le jour à Fribourg-en-Brisgau en 1884. Issu d’un milieu intellectuel, il s’oriente rapidement vers la peinture, encouragé notamment par Jan Toorop.

Ils se rencontrent vers 1902 à Blaricum, dans la communauté agricole fondée par le père d’Otto. Dès 1904, le couple s’installe à Paris. Otto y arrive en octobre ; Adya le rejoint en décembre. Grâce à Picasso, ils obtiennent un atelier au Bateau-Lavoir, le célèbre phalanstère d’artistes de Montmartre. Ils se marient en 1909. Leur vie devient celle d’une errance créative permanente : hivers parisiens à Montmartre puis à Montparnasse, étés à Fleury-en-Bière près de Barbizon, séjours en Italie (Anzio, Florence, Venise), puis Ascona et Zurich pendant la Première Guerre mondiale, avant un retour progressif aux Pays-Bas.

Cette mobilité n’est pas seulement géographique. Elle reflète une attitude artistique ouverte, curieuse de toutes les expérimentations. Le couple élève trois enfants tout en poursuivant une pratique intensive. La naissance des filles, en 1906 et 1910, marque un tournant pour Adya, qui se tourne de plus en plus vers la broderie et les arts textiles, techniques plus compatibles avec la maternité et, surtout, porteuses d’une modernité radicale.

Au Bateau-Lavoir et dans le cercle des modernistes

Façade et jardin du Musée de Montmartre, cadre idéal pour redécouvrir le couple d’artistes.

Le Bateau-Lavoir constitue le premier grand laboratoire de leur modernité. Ils y côtoient Pablo Picasso, Georges Braque, Kees van Dongen, Juan Gris, Max Jacob et Guillaume Apollinaire. Otto fréquente l’Académie Carrière, où il se lie d’amitié avec Braque. Les étés à Fleury-en-Bière deviennent des rendez-vous artistiques : Van Dongen y peint aux côtés du couple en 1905, tandis que Picasso, Chagall, Otto Freundlich et Blaise Cendrars passent.

Otto évolue rapidement. Après des essais néo-impressionnistes centrés sur la lumière et la couleur, il s’oriente vers le cloisonnisme, puis le cubisme. Ses œuvres des années 1910-1914 montrent une attention croissante au volume et à la construction de l’espace. Il expose à la galerie Berthe Weill, chez Clovis Sagot, au Salon des Indépendants, ainsi qu’à la Sonderbund de Cologne en 1912 et à Der Sturm à Berlin en 1913. Arthur Jerome Eddy, collectionneur américain, fait partie de ses premiers soutiens.

Adya, quant à elle, commence par la peinture (portraits, scènes intimistes, influences expressionnistes et symbolistes) avant de s’affirmer dans le textile. Ses broderies et tapisseries en laine ou en soie intègrent des motifs abstraits, des rythmes et des couleurs vives. Elle transforme un médium traditionnellement associé au domaine domestique en un terrain d’expérimentation avant-gardiste. Mondrian réalise son portrait en 1912, signe de la considération dont elle jouit dans le milieu.

De la peinture à l’abstraction : l’évolution stylistique

Les vignes du Clos Montmartre, juste à côté du musée qui accueille l’exposition Adya & Otto van Rees.

Entre 1912 et 1916, le travail d’Otto subit une mutation profonde. Il passe d’un cubisme encore « physique » (selon les termes d’Apollinaire) à un cubisme analytique plus radical. Il introduit le collage : journaux, emballages de cigarettes, cartons et papiers argentés deviennent matière picturale. Cette technique, qu’il a observée à Paris, sera déterminante.

Adya développe parallèlement une abstraction textile d’une grande liberté. Ses broderies de 1914-1915, comme Le Sablier ou les compositions présentées à Zurich, abandonnent la figuration au profit de formes autonomes, de contrastes chromatiques et de structures rythmiques. Cette démarche est d’autant plus audacieuse qu’elle revendique le textile comme art majeur, et non comme artisanat.

Après la guerre, le couple continue d’évoluer. Otto participe à la fondation du groupe Cercle et Carré aux côtés de Joaquín Torres-García et Michel Seuphor. Ses compositions deviennent plus géométriques et construites. Adya, de son côté, se rapproche du même cercle lors de son retour à Paris en 1928. Dans les dernières décennies de sa vie, elle se consacre davantage à des œuvres à caractère spirituel et religieux, fruit de sa conversion au catholicisme en 1914.

Le rôle pionnier dans le mouvement Dada

Vue sur le lac Majeur depuis les hauteurs d’Ascona, où le couple s’installa pendant la guerre.

L’épisode zurichois de 1915-1916 constitue un moment clé. Fuyant la guerre, Adya et ses filles s’installent en Suisse ; Otto les rejoint. À Ascona, puis à Zurich, ils rencontrent Hans Arp. En novembre 1915, le trio organise une exposition à la Galerie Tanner. Otto présente des collages et des peintures, Adya des tapisseries et broderies abstraites. Cette manifestation est aujourd’hui considérée comme l’un des premiers événements Dada à Zurich, avant même le Cabaret Voltaire.

Henri Kahnweiler attribuera à Otto le rôle d’introducteur de la technique du collage à Zurich. Les œuvres du couple, par leur refus des conventions et leur usage de matériaux « pauvres », incarnent l’esprit de rupture dadaïste. La critique de l’époque, souvent hostile, témoigne de la radicalité de leur proposition. Adya, en particulier, est saluée pour la modernité de ses couleurs et de ses compositions textiles.

Un héritage redécouvert aujourd’hui

Groupe d’artistes dadaïstes à Zurich (vers 1916-1919). Otto et Adya van Rees y jouèrent un rôle pionnier via leurs collages et broderies abstraites.

Après la tragédie de 1919 (la mort de leur fille aînée dans un accident de train en France), le couple se retire progressivement. Otto s’installe définitivement aux Pays-Bas en 1934. Il devient une figure respectée, un « Nestor » pour les jeunes peintres, et réalise de nombreuses peintures murales dans des édifices publics. Adya partage son temps entre les Pays-Bas, la Suisse et Paris. Tous deux meurent à Utrecht, Otto en 1957, Adya en 1959.

Longtemps restés dans l’ombre des grands noms qu’ils ont côtoyés, Adya et Otto van Rees connaissent depuis plusieurs années une juste réévaluation. L’exposition « Adya & Otto van Rees. Au cœur des avant-gardes » présentée au Musée de Montmartre de mars à septembre 2026 constitue la première rétrospective française qui leur est consacrée. Elle réunit environ une centaine d’œuvres (peintures, graphisme, broderies, sculptures) provenant de collections publiques et privées néerlandaises, suisses et françaises. Elle met en lumière non seulement leur contribution formelle, mais aussi le dialogue constant entre les deux artistes et la place égale qu’occupe Adya dans cette histoire.

Leur modernité ne réside pas seulement dans l’adoption successive du divisionnisme, du cloisonnisme, du cubisme et de l’abstraction. Elle tient à une attitude : celle d’une ouverture permanente, d’une capacité à traverser les frontières géographiques, techniques et sociales. Adya a fait de la broderie un langage d’avant-garde. Otto a porté le collage et la construction formelle au cœur de mouvements émergents. Ensemble, ils ont incarné une modernité nomade, exigeante et profondément européenne.

Aujourd’hui, alors que l’histoire de l’art s’efforce de rééquilibrer les récits et de sortir de l’ombre des figures trop longtemps marginalisées, Adya et Otto van Rees retrouvent la place qui leur revient : celle de véritables peintres et artistes de la modernité.

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En complèment et comme souvent

Auteur/autrice : Gilbert

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